Le Flibustier

  • En mars 1892, l'anarchiste Ravachol fait exploser un immeuble parisien boulevard Saint-Germain. Ce n'est certes pas le premier attentat anarchiste en France, mais il inaugure une vaste série qui, en décembre 1893, touche directement le pouvoir politique : une bombe est jetée par Auguste Vaillant au sein de l'Assemblée en pleine séance des députés. Ainsi pris pour cible, le gouvernement fait alors adopter immédiatement deux lois graves, qui remettent profondément en question les libertés acquises : la première de ces lois concerne la presse et condamne d'emprisonnement toute déclaration considérée comme une apologie des attentats ou une provocation à en commettre, même lorsque cette provocation n'est pas suivie d'effet ; la deuxième loi définit toute « entente établie dans le but de préparer ou de commettre des crimes contre les personnes ou les propriétés » comme une association de malfaiteurs, condamnable des travaux forcés et de la relégation. Mais les attentats continuèrent et, en juillet 1894, le président de la République lui-même, Sadi Carnot, est assassiné. Une troisième loi est alors aussitôt votée, renforçant encore la répression contre toute forme de propagande anarchiste. Ce sont ces trois lois que les anarchistes et, plus largement, les socialistes révolutionnaires désignèrent sous le terme de « lois scélérates ».

  • Le Suffrage universel et le problème de la souveraineté du peuple, publié par Paul Brousse en 1874, propose une critique radicale de la démocratie représentative en dénonçant la réduction de la souveraineté populaire au droit de vote accordé à tous. On prétend, nous dit-il, que puisque le peuple a le droit de voter, il est souverain. Certes, il ne gouverne pas lui-même, mais il désigne par les urnes ceux qui le représenteront et accompliront sa volonté. Mais qu'est-ce que « la volonté du peuple », demande Paul Brousse ? Que recouvre ce mot sur lequel se hissent les gouvernements ? Un peuple est toujours constitué de volontés individuelles, et celle que dégage le suffrage n'est jamais, au mieux, que la volonté d'une majorité ponctuelle. Aussi la représentation électorale du peuple, fondement de nos démocraties, est-elle une illusion. Mais cette illusion, poursuit-il, est en outre un piège pour le peuple. Car si le principe du suffrage contraint certes la minorité dirigeante à composer avec les électeurs, il forme aussi pour elle un garde-fou efficace qui la prévient des révolutions. C'est d'ailleurs pour cela que Paul Brousse condamne a priori tout effort de se constituer en parti d'opposition. L'opposition parlementaire, même sincère, nourrit inéluctablement le parti au pouvoir. Elle l'avertit des risques de soulèvements et offre au mécontentement populaire un exutoire inoffensif. Si l'on souhaite réellement que le peuple se gouverne, alors laissons-le agir. Laissons les individus s'organiser seuls, en associations, en corps de métiers, et ne leur imposons pas une démocratie creuse où leur souveraineté se résume simplement à déposer un bulletin de vote. Cette remise en cause de la représentation populaire par les urnes, on le voit, est plus que jamais d'actualité. Car depuis plus d'un siècle et demi que le suffrage universel a été instauré en France, il ne semble pas que le peuple soit tellement représenté.

  • Véritable manifeste de l'anarcho-syndicalisme, L'Action directe d'Emile Pouget, publiée vers 1904, est un appel à l'union et à la lutte des travailleurs contre l'exploitation capitaliste. Rejetant tout transfert de pouvoir à une quelconque autorité, à un quelconque parti, l'auteur les invite à s'organiser eux-mêmes pour résister et renverser la minorité possédante qui les « emploie ». Car c'est sur le terrain même de l'exploitation - dans les usines, dans les ateliers, dans les bureaux - que doit se conduire la révolution sociale. Ce n'est que par un combat direct et quotidien, un combat de détails d'abord mais visant à la transformation radicale du système de production par l'abolition du salariat, que les travailleurs pourront enfin se réapproprier leur travail et n'être plus les instruments de l'enrichissement personnel de quelques-uns. Le Sabotage, paru vers 1910, constitue en quelque sorte le prolongement par l'exemple de l'appel lancé dans L'Action directe. Car il est une des formes (avec, entre autres, le boycott et la grève) que celle-ci peut prendre. Emile Pouget nous en retrace l'histoire et, à travers de nombreux exemples pris en Europe et aux Etats-Unis, nous indique les diverses manières de l'appliquer selon les situations. Reprenant l'idée capitaliste selon laquelle le travail n'est qu'une marchandise, cette méthode de résistance se fonde sur un principe simple : « A mauvaise paye, mauvais travail ! » Elle consiste alors à agir sur la production, en ralentissant son rythme ou en influant sur sa qualité, pour toucher le patronat là où c'est le plus douloureux pour lui : ses bénéfices.

  • « Jusqu'ici tout allait bien pour moi ; j'étais comme vous, ponctuel, discipliné, accommodant ; les désastres de la planète, le sacrifice du tiers-monde, ça m'embêtait bien un peu mais bon, ça a toujours été comme ça.
    Le monde marche depuis longtemps sur la tête mais tant que ce n'était pas sur la mienne. Les grands dirigeants se goinfrent de plus en plus mais je ne pensais pas qu'un jour ça aurait quelque chose à voir avec moi. Golden parachutes, stock-options, bonus, golden hello. ouais, bon, on a bien fini par s'y faire, on peut blaguer avec ça. Et puis vlan ! Compression de personnel ! Putain ! la crise m'a surpris en pantoufles en train de regarder la télé ! Me voilà licencié ! Jeté à la porte comme un Kleenex ! D'un seul coup je suis de ceux qui paieront les violons du bal sans jamais avoir été invité à la fête ! Et ça va durer combien de temps cette plaisanterie ? » Ecrit en 2009, ce roman nous projette quelques années plus tard, en 2012.
    La crise économique continue ses ravages - licenciements massifs, délocalisations, plans d'austérité. - et le peuple n'en finit pas de payer. Mais ils sont quelques-uns, hommes et femmes, à ne plus vouloir jouer à ce jeu de dupes où les bénéfices sont privés et les pertes publiques. Rejetant toutes les institutions, ils construiront alors leur propre système avec ses entreprises, ses centres de soins, ses universités populaires, etc., tout un univers autogéré fondé sur la gratuité des échanges et l'autonomie de chacun.

  • En dix nouvelles, « contes pour grands enfants », Électrophone nous plonge dans un univers exalté où l'écume du quotidien bouillonne de poésie. À travers une écriture imprégnée de rock et de fantaisie hallucinatoire, il fait pétiller l'ordinaire pour en exprimer la magie.

  • " J'appelle égrégore, mot utilisé jadis par les hermétistes, le groupe humain doté d'une personnalité différente de celle des individus qui le forment.
    Bien que les études sur ce sujet aient été toujours ou confuses, ou tenues secrètes, je crois possible de connaître les circonstances nécessaires à leur formation. [...] l'indique aussitôt que la condition indispensable, quoique insuffisante, réside dans un choc émotif puissant. Pour employer le vocabulaire chimique, je dis que la synthèse nécessite une action énergétique intense [...] L'égrégore le plus simple se crée entre un homme et une femme.
    " Et Pierre Mabille (1904-1952) précise que les civilisations en sont les plus vastes et les plus durables. Ce n'est pas en vain qu'il en appelle à la dialectique. Sous l'onde de choc de la révolution et de la guerre en Espagne, Mabille veut parer la réalité de nouveaux atours et lui dessiner de nouveaux contours " je crois à la réalité des étoiles, d'abord parce que tout le monde peut les observer, ensuite parce que les prévisions faites à leur sujet se vérifient : elles apparaissent à l'heure calculée ; néanmoins, la valeur de cette réalité m'échappe presque entièrement.
    " " Ainsi réalité est pour moi un mot sans contraire. En elle l'homme est lié étroitement aux sociétés et aux choses. " On aura compris que les enjeux sont élevés. il ne s'agit ni plus ni moins, dans ce livre d'un des plus éminents surréalistes, que de redéfinir en le précisant le " destin indispensable de la Révolte humaine permanente ".

  • Dans les quatre textes que nous regroupons ici (L'État, son rôle historique, L'Organisation de la vindicte appelée Justice, La Loi et l'Autorité et Les Droits politiques), Pierre Kropotkine entreprend une critique sans appel de l'État et de ses institutions. Dissipant l'illusion selon laquelle les hommes auraient librement consenti à s'en remettre à un pouvoir supérieur, seul moyen pour eux de se préserver d'une inévitable guerre de tous contre tous, l'auteur dénonce la structure étatique comme une organisation sociale fondée dans son essence même sur la domination. Substituant au principe fédératif de la libre initiative et de la libre entente, qui a prévalu pendant des siècles, le principe de la soumission à l'autorité, l'État centralise aux mains d'une minorité richesses et pouvoirs. Dès lors, la loi et les institutions qui la protègent - police, tribunaux, prisons -, prétendant garantir le droit des individus et les protéger de leurs semblables, se révèlent n'être que les instruments par lesquels le pouvoir conserve ses privilèges et maintient son autorité. L'égalité sociale, en ce sens, et l'émancipation des classes dominées ne sauront passer par l'appareil étatique, quelles que soient la forme de son gouvernement et l'idéologie au pouvoir. Ce n'est au contraire qu'en se libérant de l'État, en démantelant cette centralisation hiérarchisée et en renouant avec l'esprit communaliste et libertaire d'auto-organisation et de libre fédération que les hommes parviendront à réaliser une révolution sociale authentique.

  • Oxent Miesseroff nous livre ses souvenirs en vrac ce qui, mieux qu'une étude normalisée, rend compte de l'ambiance du maquis, du travail quelque peu aveugle du guérillero, entre obéissance aux ordres et improvisation nécessaire.
    Il voulait rétablir la vérité sans chercher à se glorifier de combats. Il voulait aussi écrire sa philosophie de pessimiste joyeux. Mais il ne renie pas ses compagnons de combat et dit bien quel fut le rôle important du maquis, ce grain de sable indispensable. Le lendemain de cette première bataille, chacun de nous fêtait la victoire sur lui-même, car qu'est-ce qu'un héros sinon celui qui sait serrer ses fesses mieux que les autres ? L'embuscade aurait fait trente-sept morts.
    Ce chiffre est probablement exact. Il n'y a pas d'inconvénient à l'augmenter un peu mais il faut se souvenir que, quand la mortalité des troupes allemandes dépasse cent pour cent, le lecteur commence à tiquer. Après la Libération le bruit de la fusillade a été remplacé par un bruit encore plus grand : celui de l'opérette, de la grosse farce et de l'imposture qui enveloppa les faits de la Résistance...
    Si tu nous laisses tomber, que deviendra notre épopée ?

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