Presses Universitaires du Septentrion

  • Parmi les oeuvres qui inaugurent le « tournant linguistique » de la pensée contemporaine, l'Herméneutique de Schleiermacher (1768-1834), théologien, philosophe, philologue, selon les catégories de l'époque, tient une place essentielle. Conçue en pleine expansion de l'idéalisme allemand, mais pour une large part contre lui, elle développe la première théorie du discours individuel et définit les méthodes de compréhension qui lui sont appropriées. L'observation minutieuse des mécanismes du langage y va de pair avec une analyse étonnamment actuelle de leurs incidences sur le processus de formation de la formation subjective. Entièrement revue et augmentée de deux textes sur la critique philologique, cette traduction intègre les corrections philologiques et chronologiques de l'édition critique.

  • La connaissance est une forme de vie, relative à la situation contingente de celui qui la produit. La logique herméneutique étudie cette relativité, non pour la dénoncer, mais pour y voir au contraire la source de la véritable valeur qui s'attache à la connaissance. Cette étude fut menée au début du xxe siècle par Hans Lipps, Georg Misch, Josef Knig et Martin Heidegger. Si la logique classique tente de comprendre comment le langage peut décrire l'expérience dont il parle, et appelle « signification » et « vérité » cette relation de description, la logique herméneutique élargit la recherche logique, en examinant non seulement comment on doit parler de l'expérience, mais également comment l'expérience nous fait parler. Ainsi déploie-t-elle un relativisme optimiste, en découvrant la source du sens (logos) de nos paroles et de nos connaissances dans l'interprétation que chacun fait de la situation dans laquelle il vit.

  • Que la fin de l'art et celle de la philosophie s'entrelacent, la civilisation récente semble en donner l'image. Et pourtant, à creuser le 20e siècle dans sa singularité passionnante autant qu'effrayante, on apprend à reconfigurer les questions de l'oeuvre artistique et de la vérité discursive sous l'égide du problème clef qu'est le langage. Les présocratiques et la musique depuis Nietzsche ; la triade des nouveaux-venus au 18e siècle : esthétique, criticisme transcendantal et philosophie du langage ; les sciences humaines modernes face à l'art et le mythe ; enfin, les rapports entre l'espace poético-musical et l'architecture autour de l'oeuvre d'art dite totale, étrangement ressuscitée parmi nous : le projet de réunir ces thèmes permet d'accéder aux racines d'une Europe plus importante que celle des technocrates.

  • Le Livre ii de la Physique d'Aristote est une « véritable introduction à la philosophie de la nature » (Mansion). Après avoir dans le chapitre 1 donné sa fameuse définition de la nature comme « principe et cause de mouvement et de repos pour la chose en laquelle elle réside à titre premier par soi et non par accident », le Stagirite dans le chapitre 2 traite de la différence entre mathématiques et physique. Le chapitre 3, qui constitue « l'exposé le plus complet de l'étiologie aristotélicienne » (Crubellier-Pellegrin), livre la doctrine des quatre causes. Les chapitres 4 à 6 portent sur le hasard et la spontanéité. Dans le chapitre 8 est défendue la thèse du finalisme dans la nature et le chapitre 9 établit la distinction entre nécessité absolue et nécessité hypothétique. Simplicius de Cilicie, le dernier philosophe de l'École néoplatonicienne d'Athènes, a rédigé son commentaire sur la Physique vers 540, après son exil temporaire chez le roi de Perse Chosroès, et le commentaire au seul Livre ii de la Phusikê Akroasis d'Aristote constitue une somme de la philosophie de la nature de l'Antiquité tardive. Il n'existe pas à ce jour de traduction française intégrale du commentaire de Simplicius à la Physique. Le présent volume contient la traduction annotée du commentaire au Livre ii, chap. 1-3, accompagnée par un résumé analytique du commentaire à Phys. ii, 1-3, la liste des modifications apportées aux texte grec établi par Diels (1882), un index des termes grecs, un index des noms anciens, une bibliographie. Il sera suivi de deux autres qui contiendront la traduction du commentaire aux, respectivement, chapitres 4-6 et 7-9 du Livre ii de la Physique.

  • La morale s'est presque toujours référée à l'idée d'obligation, de sanction et de modèle. Penseur critique de l'évolution, Guyau propose de repenser la morale à l'aune de l'exigence vitale, et estime que, bien comprise, la puissance anomique de la vie engendre une diversité des formes de l'obligation. Croisant et éprouvant les traditions morales plusieurs fois millénaires, l'auteur de l'Esquisse d'une morale sans obligation ni sanction tente de montrer qu'une morale est encore possible à l'heure de la « mort de Dieu » et de la sélection naturelle. Mais il faut pour cela reconsidérer l'évolutionnisme et l'élargir pour inclure ce qu'il semblait d'abord nier : la fécondité. Récusant tout réductionnisme, Guyau est le précurseur d'une complexité éthique que notre époque redécouvre, et ambitionne une éducation destinée à cultiver harmonieusement toutes les formes de la fécondité. L'éthique de l'avenir, s'il en est, sera résolument plurielle et sans modèle.

  • Dans Soi-même comme un autre, Paul Ricoeur propose une reconstitution réflexive du « soi » dans son rapport à autrui. Le concept du soi qui se dégage ainsi permet de penser la responsabilité éthique tout en évitant les illusions de la métaphysique du sujet. Pour y parvenir, l'herméneutique de Ricoeur trace une voie médiane entre l'autoposition du sujet de la tradition cartésienne et sa déconstruction par la critique nietzschéenne et post-nietzschéenne. Dans cette perspective, deux thèmes s'imposent comme fil conducteur à l'interprétation du livre : d'une part, la dualité entre l'identité-idem et l'identité-ipse ; d'autre part, la reprise du concept de sujet sous le primat de la question éthique. Fruit d'un séminaire franco-belge associant l'Université Lille 3, l'Université Libre de Bruxelles et l'Université de Liège, ce livre propose des contributions sur ces deux thèmes.

  • L'intelligence de la compréhension des textes littéraires a pour présupposé l'intelligence à l'oeuvre dans les textes eux-mêmes. Comment lire des oeuvres de Schiller, Friedrich Schlegel, Uhland, Rilke, Kafka et Celan ? s'interroge Christoph Knig. La réflexion kantienne sur les conditions de possibilité d'une connaissance littéraire trouve un prolongement dans une herméneutique critique moderne. Les lectures proposées portent sur de grandes oeuvres de la littérature allemande, depuis l'époque du classicisme de Weimar jusqu'à la modernité où la tradition symboliste de Paul Valéry est revisitée. Le livre traite aussi de la rivalité entre des philosophes lecteurs de littérature et des philologues qui travaillent à une théorie de leur pratique. Les lectures philosophiques de Wilhelm von Humboldt et Wittgenstein et la démarche théologique de Walter Benjamin sont ainsi évoquées, ainsi que les lectures toujours neuves de poèmes de Celan par son ami le comparatiste Peter Szondi.

  • Le traité de Plutarque Sur le visage qui apparaît dans le disque de la lune (communément désigné par son titre latin en abrégé : De facie) comprend deux parties, une discussion sur la nature du visage que donne à voir la lune et un mythe final. La première partie est d'un intérêt considérable pour l'histoire de l'astronomie, de la cosmologie, de la géographie et de la catoptrique. Le fait que Képler a traduit et annoté ce traité atteste de la haute valeur scientifique de ce dernier. Quant au mythe final il constitue un document important pour notre connaissance de la démonologie et des théories de l'âme dans la tradition platonicienne.

  • Virgile et Ovide, l'indétrônable classique de la littérature latine et son meilleur lecteur, génial et insoumis, forment un des « couples » les plus féconds parmi ceux qui font fonction de véritables catégories de la réception au sein de l'histoire de la culture - Homère et Hésiode, Platon et Aristote, Léonard de Vinci et Michel Ange... Parmi ces auteurs, philosophes ou artistes dont la confrontation, sur le mode de la complémentarité ou du contraste, informe et inspire profondément cette histoire, Virgile et Ovide semblent avoir joué un rôle majeur. Contrairement à une doxa critique qui a longtemps prévalu, Virgile et Ovide n'ont pas toujours été considérés comme des « frères ennemis » que tout opposerait. La vision que l'on eut d'eux, et de leur relation, n'a cessé d'évoluer selon les genres, les pays, les époques et les goûts - au point qu'il leur arriva aussi d'être confondus. C'est à l'exploration de telles variations (et des constantes associées) et à une forme d'archéologie du modèle interprétatif constitué par les deux grands poètes que se livre cet ouvrage. Réunissant vingt contributions de spécialistes de littérature et d'histoire de l'art, de l'Antiquité à l'époque contemporaine, il propose un parcours qui ne se veut pas exhaustif, mais entend faire apprécier autrement le rayonnement d'un « couple » d'auteurs dont la confrontation a toujours été un puissant stimulus de la création littéraire et artistique, comme des débats critiques.

  • Corps-esprit ou corps-machine, corps biologique ou corps social, autant d'objets aux contours flous. Le corps est de fait sujet de réflexions philosophique, scientifique ou religieuse depuis l'Antiquité, dont la question centrale reste : quelles sont les limites du corps ? Cet ouvrage collectif a pour objectif d'apporter une contribution multidisciplinaire sur le savoir du corps : ses facultés et son étendue, ses modèles et représentations. À travers des textes rédigés par des chercheurs, praticiens, philosophes, sont abordées de manière critique les questions relatives aux relations émergentes entre corps et esprit, à la possibilité de l'intelligence artificielle, à la portée des fabrication, augmentation ou réparation du corps, et aux constructions sociales des images du corps et leurs utilisations. Il apparaît que le corps est, peut-être, sans limites. Les avancées technologiques, scientifiques et médicales permettent et promettent de multiples et toujours plus nombreuses modifications et extensions du corps, tandis que robots et cerveaux artificiels sont de plus en plus sophistiqués et capables. Malgré l'avancée de nos connaissances, il n'apparaît pas de délimitation nette entre corps et esprit, conscience et pensée. Une frontière semble alors infranchissable : celle de notre capacité à élaborer de toutes pièces un corps pensant par soi, à soi.

  • Quand il s'agit de rendre compte, par-delà les calculs intéressés de l'homo oeconomicus, de la manière dont tiennent les sociétés humaines, donner et reconnaître apparaissent comme deux dimensions constitutives de l'agir social. Mais du don et de la reconnaissance, il convient aussi, avant d'en appeler à leur syncrétisme, d'en interroger les proximités et les distances, ainsi que leurs consistances respectives. Par exemple, dira-ton d'un don sans retour ou d'une reconnaissance sans réciprocité qu'ils sont encore dignes de ces noms ? Les activités de don et de reconnaissance se confrontent alors à une tierce dimension qui les taraude de l'intérieur : la domination. Cet ouvrage propose d'examiner plus précisément la façon dont se répondent et s'entremêlent les trois modèles du don, de la reconnaissance et de la domination, sur des enjeux contemporains situés au croisement de plusieurs horizons théoriques (la théorie critique, l'anthropologie, la phénoménologie sociale, la psychanalyse).

  • Après avoir présenté l'anthropologie philosophique de Wilhelm von Humboldt, il nous a paru éclairant, pour enrichir la compréhension de sa pensée, de la mettre en perspective avec les diverses études qui lui ont été consacrées, dans le but de capter ainsi l'image qu'il a laissée dans la postérité, tant philosophique que linguistique. On rencontre ainsi de grands noms de ces deux disciplines, notamment Cassirer et Heidegger d'une part, Chomsky et Whorf de l'autre, qui nous donnent à penser que, pour atteindre en sa vérité une pensée aussi complexe, il faut quitter la plaine du commentaire et s'élever à une certaine hauteur de pensée. Se comprend ainsi alors que Humboldt ait pu être à la fois méconnu par les plus nombreux, mais reconnu par les plus grands. L'image, au terme du parcours, se révèle multiple. Ses reflets diversifiés sont la projection éclatée d'un projet fondamental, celui d'une anthropologie qui trouve son parachèvement dans le Kawi-Werk, l'oeuvre dernière. Dans celle-ci se déploie cette idée directrice que le langage est le foyer unifiant de la théorie et de la culture de l'homme, idée qui permet d'éclairer enfin la seule question qui vaille : Qu'est-ce que l'homme ?

  • Savons-nous ce que nous faisons quand nous lisons des textes ? Savons-nous ce que nous comprenons quand nous devenons des lecteurs ? Ces questions iconoclastes sont rarement posées car elles dérangent et viennent perturber nos rapports aux oeuvres, aux arts et à la pensée tels qu'ils s'expriment dans les textes. C'est donc bien le problème du sens d'un texte qui se pose alors même qu'il passe comme allant de soi parce que ne faisant que très rarement l'objet d'une interrogation de la part des lecteurs que nous sommes. Nous lisons donc comme si la signification des oeuvres n'était pas la question centrale. L'oeuvre du philologue Jean Bollack n'hésite pas à poser ces questions encore et toujours nouvelles dans notre modernité. Lors d'échanges approfondis avec le philosophe Patrick Llored sur ce que lire veut dire, il livre son discours de la méthode philologique en explicitant les enjeux de son travail d'interprétation d'une multitude d'oeuvres appartenant à de nombreux genres littéraires tout comme à la pensée lorsqu'elle prend la forme universelle de la philosophie. Littérature, théâtre, poésie et philosophie font dans ce volume unique l'objet de cette nouvelle manière de déchiffrer les oeuvres. C'est toute notre culture qui prend ainsi un sens nouveau, toujours ancré dans l'histoire, sens partageable avec l'humanité qui peut s'approprier les oeuvres de manière rationnelle.

  • Hiéroclès est un philosophe stoïcien méconnu de l'époque impériale. Combinant éthique appliquée et réflexion sur les fondements naturels de la morale, les longs fragments que l'on conserve de lui offrent une image originale du stoïcisme en prise avec bien des débats contemporains. Ils sont tous analysés en profondeur dans cet ouvrage. Négligé par rapport à Sénèque, Épictète ou Marc Aurèle, Hiéroclès aborde pourtant des thèmes cruciaux du stoïcisme : les rapports de l'âme et du corps, la genèse et la spécificité des facultés animales, nos différents devoirs à l'égard des autres (les dieux, nos concitoyens, nos parents, etc.) et leur articulation. Comment les animaux connaissent-ils leurs forces et leurs faiblesses et se conservent-ils ? Devons-nous traiter tous les hommes comme s'ils faisaient partie de notre famille ? Quelle est la spécificité de la relation entre mari et femme ?

  • Comprendre ce que les philosophes du xviie siècle entendaient par représentation est essentiel à l'intelligence de leurs conceptions des idées et de la vérité. Ce livre renouvelle notre approche du problème à travers des lectures de Descartes, Leibniz, Locke, Pascal, en reliant leurs analyses philosophiques à leurs textes scientifiques. Les figures de la Dioptrique et de la Géométrie éclairent chez Descartes le contenu de l'idée sensible, le rapport du clair et du confus, la nature de la couleur et celle de l'existence. Les anamorphoses de l'Essai sur l'entendement humain de Locke donnent à voir comment les idées renvoient aux choses. Et l'hexagramme pascalien raconte l'herméneutique des Pensées. La représentation classique s'avère l'effet d'une transformation qui affecte en même temps la science et la philosophie. À l'encontre des lectures qui ont insisté sur les filiations avec les pensées médiévales et tenté de réduire la nouveauté de la pensée classique, ce livre retrouve une thèse essentielle de Michel Foucault dans Les Mots et les Choses sur la rupture inaugurant l'âge classique. Mais il découvre dans cette rupture l'effet d'une opération matérielle, qui conduit à un nouveau mode d'existence concret des images et des signes dans les textes du savoir, analysable à l'intérieur de dispositifs textuels. Ce qui l'amène enfin à déplacer profondément les analyses de Foucault et à interroger les présupposés de son archéologie du savoir.

  • Inscrits dans le cadre de son enseignement de la philosophie, les textes anti-épicuriens de Plutarque illustrent les règles d'honnêteté intellectuelle que toute polémique doit respecter, sous peine de perdre toute valeur. C'est ainsi que, parmi les ouvrages conservés de son oeuvre, deux dialogues, Contre Colotès et Qu'il n'est pas non plus possible de vivre plaisamment en suivant Épicure, auxquels il convient d'ajouter l'opuscule Si la maxime « Vis caché » est bonne, nous livrent une analyse quasi systématique de l'épicurisme, qui vise à réfuter, sans déformation sectaire, des thèses adverses et, sans mauvaise foi, l'ensemble du système épicurien, qu'il s'agisse de la gnoséologie, de la cosmologie, de la théologie, de l'anthropologie, ou du souverain bien, du droit et de l'amitié. Dans tous ces domaines, les postulats initiaux sont si radicalement opposés qu'ils rendent impossibles une confrontation dialectique des idées et encore plus un effort d'empathie herméneutique. Mais, si les critiques développées par Plutarque relèvent d'une tradition largement platonicienne, et pour une moindre part stoïcienne, et ne présentent pas un caractère très original, elles reposent sur une connaissance personnelle des écrits des membres du Jardin, et pas seulement de son fondateur, et notamment de leur correspondance. À cet égard, son témoignage devient précieux. En outre, la détermination des apories inhérentes aux théories incriminées, dont la dénonciation réapparaît incidemment ailleurs dans le reste de son oeuvre à des degrés et à des titres divers, donne à Plutarque l'occasion d'affirmer avec plus de précision ses propres positions et nous permet d'entrer dans le cabinet privé de ses méditations sur les premiers principes.

  • Réunissant dans une perspective interdisciplinaire les contributions de philosophes et de spécialistes d'analyse du discours, ce volume propose quelques pistes pour l'étude du dialogue philosophique considéré comme un genre textuel. Une philosophie ne saurait être comprise sans référence aux lieux et aux conditions de sa textualisation, aux formes du discours qui la mettent en oeuvre, aux genres qu'elle emprunte à la littérature, aux discours religieux, juridique, scientifique. Le dialogue philosophique est à ce titre exemplaire : son usage constant, comme pratique orale codifiée ou genre textuel (on connaît son rôle dans la philosophie antique depuis Platon, et son retour en force dans la culture de la Renaissance), en fait un objet d'étude quantitativement significatif, susceptible de donner lieu à des comparaisons, voire à certaines généralisations. Ce recueil souhaite favoriser une réflexion sur sa nature et ses fonctions, sur les méthodes d'investigation qui permettent d'en rendre compte en proposant des études de cas exemplaires chez des auteurs variés (Platon, Galilée, Descartes, Leibniz, Hume, Shaftesbury, Diderot) ou dans une période, un mouvement caractéristique : La Renaissance, le Libertinage érudit aux xviie siècle.

  • S'il est une dualité majeure qui a traversé et polarisé toute l'histoire de la philosophie, c'est bien celle entre « sentir » et « penser ». Nous sommes accoutumés à opposer l'immanence vivante du sentir, subjective et singulière, à la rationalité anonyme d'une pensée visant l'universel et l'immuable. Mais ce cloisonnement est-il pour autant pertinent ? L'activité de penser se construitelle contre la sensibilité ou à partir d'elle ? Il n'y a sans doute aucun philosophe pour qui ces questions n'aient représenté une urgence, en ce qu'elles interrogent le sens même du philosopher. Plus encore, le paradoxe « sentir et penser » concerne l'existence humaine dans toutes ses dimensions. Que signifient parler, agir ou éprouver, pour un être qui, « animal rationnel », à la fois sent et pense ? L'enjeu devient alors de savoir comment et jusqu'où s'élabore cet entrecroisement constant de la pensée et du sentir. Les contributions rassemblées dans ce volume proposent de parcourir ces questions, depuis l'Antiquité jusqu'aux philosophies contemporaines. Elles font suite aux journées « TransPhilosophiques » (2010) qui, sous le parrainage de Nicolas Grimaldi, ont rassemblé doctorants et jeunes chercheurs de France et de Belgique.

  • Les articles présentés et traduits dans le présent ouvrage, réunis sous un titre qu'approuva l'auteur lors de sa première publication, portent sur la période qui s'ouvre peu d'années après la publication de Knowledge and Belief et qui s'étend jusqu'aux prémices des découvertes qui ont relancé une recherche particulièrement féconde - la sémantique des jeux, parfois plus connue sous l'acronyme de GTS, et la Logique IF, ou Independance Friendly Logic, développée avec Gabriel Sandu. L'Intentionnalité et les mondes possibles montre jusqu'où la sémantique des mondes possibles permet de rendre compte de l'intentionnalité et d'en explorer les multiples dimensions : les six articles dégagent les méthodes et les directions de recherche ainsi ouvertes. Une postface de la traductrice les met en perspective relativement aux aboutissements actuels des travaux de Hintikka, en explorant sommairement certaines des méthodes et des recherches des deux premières décennies du vingt et unième siècle - occasion de s'apercevoir que l'épistémologie générale et spéciale, l'informatique théorique contemporaine aussi bien que l'exploration de la nature de la métaphore trouvent à se nourrir de la relance permanente du questionnement assurée par l'enquête-Hintikka, et ce, parfois, de manière très surprenante.

  • L'importance de Friedrich von Hardenberg alias « Novalis » (1772-1801) dans l'histoire de la littérature allemande et européenne est bien connue. En revanche, on ignore encore trop souvent que le poète romantique fût également philosophe. Lecteur passionné et subversif des grands penseurs de son temps (Kant, Fichte, Schelling, Reinhold, Jacobi, Schiller), Novalis se livre dans les Études fichtéennes (jamais parues de son vivant) à une interrogation de fond sur la philosophie transcendantale élaborée par ses maîtres, et en particulier par Kant et Fichte. D'une extraordinaire puissance spéculative, d'une précocité inouïe (l'auteur est un jeune homme de vingt-trois ans), Novalis fait se succéder à une vitesse vertigineuse, dans ces carnets totalisant 667 fragments, autant d'intuitions fulgurantes, de mécompréhensions et de transformations conceptuelles délibérées qui restent toutes à interpréter. La question essentielle de ces pages se présente rapidement comme celle de la manifestation. C'est plus précisément le thème de l'imagination, et par suite de l'image ou de l'apparence de l'être, c'est-à-dire de la perspective, qui se déplie nerveusement dans les fragments. Étroitement relié au problème du langage comme acte créateur, il apparaît dans le désordre, voire comme désordre. Car les méditations de Novalis ne suivent volontairement aucun protocole : pensées en acte à l'état pur, elles ne se soucient que de leur propre devenir, et tandis qu'elles affrontent jusqu'au non-sens, c'est à dessein qu'elles ne s'achèvent pas et qu'elles remettent en cause nos cadres de pensée hérités.

  • La question de la violence et de son traitement est une préoccupation sociale de plus en plus grande, qui suscite des débats passionnés. À cette question, la psychologie est tenue de répondre. De la violence en effet, on parle de plus en plus, ce qui n'empêche semble-t-il nullement le surgissement de ses diverses manifestations : guerre, tortures, terrorisme, violences de la rue, violences sexuelles, conjugales, physiques et/ou psychiques, violences de la société, violences symboliques, violences dans les entreprises, harcèlement, licenciements de masse, prédominance de la réussite économique sur l'harmonie des relations humaines, etc. Ces violences sont agies ou subies, elles sont le fait de sujets qui répondent parfois à des contraintes psychiques, pulsionnelles, interpersonnelles, sociales. Comment les psychologues considèrent-ils les manifestations de la violence auxquelles ils ont affaire, comment en envisagent-ils le traitement, quelles peuvent être les solutions aux niveaux individuel et collectif ? De l'engrenage de la destruction guerrière au déchaînement d'une jouissance qui ne serait plus interdite, du passage à l'acte psychopathique à la mise en acte d'un scénario pervers, de la banalisation de l'agression à la préméditation d'un crime, la violence engage des êtres humains dans des rôles dont ils deviennent souvent les acteurs involontaires. Bourreaux et victimes sont liés par les faits sur une scène où le réel se mélange à la face la plus sombre de l'imaginaire.

  • La critique a chez Benjamin une double dimension : celle de la reconstruction méthodique de l'objet signifiant et celle de l'instauration d'un écart qui, préparé déjà par la distance historique, fait éclater son unité de sens. Ce geste, qui se fonde sur la philosophie du langage du jeune Benjamin, renvoie également à la théorie de l'histoire de sa maturité. Mais c'est dans la réflexion sur le concept de critique d'art qu'il élabore le paradigme intellectuel qui, au sein même de l'oeuvre, prend appui sur la conception romantique d'une critique immanente à l'objet qu'elle achève. Loin des célébrations empathiques et des réactualisations superficielles qui ont souvent caractérisé la première réception française de Benjamin, l'objectif commun des textes ici rassemblés, est de réfléchir aux fondements théoriques du geste critique chez l'auteur, en revenant sur les sources littéraires et philosophiques de sa pensée.

  • Aristote, oublié depuis deux siècles, devient au xixe siècle un contemporain. Soutenue par un remarquable travail éditorial évoqué par les noms de Brandis, Bekker ou Bonitz, cette réévaluation engage les différents champs de la philosophie. On se tourne vers Aristote pour réhabiliter la question métaphysique, mais aussi pour interroger les instruments de la pensée, les concepts et les catégories, ou penser le rapport de la philosophie aux sciences positives. Le style d'Aristote, recherchant un mode de connaissance adapté à chaque objet, avec son exigence de sobriété, trouve un écho chez tous ceux qui désirent faire de la philosophie une science rigoureuse. Selon les contextes, la lecture de ses écrits a nourri des traditions philosophiques bien différenciées, de la phénoménologie à la logique, de la métaphysique au regain de la philosophie pratique. Ce livre dresse un état des lieux de la surprenante actualité d'Aristote au xixe siècle en suivant les interprétations contrastées de ses principales oeuvres. A travers ses trois sections : 1. La critique de l'idéalisme ; 2. Le retour de la métaphysique ; 3. La logique de la science, il souligne le rôle essentiel de Trendelenburg, Ravaisson et Brentano tout en présentant plusieurs acteurs de cette passion péripatéticienne (de Feuerbach, Droysen, Dilthey à Comte, Peirce ou Lukasiewicz). Avec des textes inédits de Brentano, une bibliographie des éditions d'Aristote et des études au xixe siècle, il constitue un ouvrage de référence.

  • Ami de C.D. Friedrich et d'A.v. Humboldt, Carl Gustav Carus (1789-1869), peintre, médecin, savant naturaliste et naturphilosoph, fut au carrefour de ce qu'on allait appeler peu après les « sciences de l'esprit » et les « sciences de la nature ». Il enseigna et pratiqua à Dresde. Ses nombreuses qualités forcèrent l'admiration de Goethe qui devait l'influencer fortement, tant dans la conduite de sa vie que du point de vue de la méthode (morpho-génétique). On peut tenter de ramener cette multiplicité d'aptitudes à l'activité d'un esprit un configurant le réel, picturalement et conceptuellement, principe dont l'intérêt porté à la nature considérée comme un pur agent constitue le dénominateur commun. Outre qu'elle envisage les places respectives de l'art et de la science quant à leur valeur cognitive, cette première étude d'ensemble en France traite le paysage comme un problème pour lequel le néologisme proposé dans les fameuses Neuf Lettres sur la peinture de paysage (1831), Erdlebenbild (représentation de la vie de la Terre), est une solution restant problématique, vu les implications vitalistes contenues dans certaines disciplines - telles la théologie, la « géognosie », la psychologie ou la physiognomonie - mises à contribution pour étayer la nouvelle théorie. Recourant à la technique des détours éclairants, l'auteur est alors amené à situer le projet carusien dans la continuité des Lumières et de son intérêt pour le vivant, mais aussi en régression par rapport à elles, puisqu'il s'agit de redonner à cette 'théologie naturelle' un statut dogmatique et non plus de la limiter, comme le voulait Kant, à une fonction heuristique.

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